Qu’est-ce qu’un choix ?

Nos choix seraient-ils subjectifs ?

Choisir renvoie à la notion de subjectivité, car la culture du sujet, son désir, conditionne une décision parmi d’autres possibles, ces dernières étant peut-être tentantes, mais il faut apprendre à sacrifier au profit de ce que nous estimons le meilleur choix, subjectivement donc.

Pourtant, il nous arrive de croire en des choix objectifs, que l’on qualifiera alors de rationnels, histoire d’adoucir un peu le renoncement aux autres options, comme si le désir à l’origine du choix, la culture, la morale furent irrationnelles, laissant penser que seule l’expérience nous donne les moyens de choisir en toute impartialité.

Il y aurait donc, d’un côté (hémisphère gauche du cerveau), une façon de choisir que l’on pourrait dire mathématique, où l’on pose une équation avec des éléments connus et d’où émerge une solution qui s’impose en tant que produit logique d’une opération, par exemple cocher savamment une case dans un questionnaire à choix multiples (QCM).

Puis, de l’autre côté (hémisphère droit du cerveau), une manière de choisir intuitive, c’est à dire où certains éléments de l’opération font partie d’un savoir inconscient qui se manifestent sous forme de fantasmes, résistances, pulsions, désirs, et qui font partie intégrante dudit savoir, cette fois fondée sur notre éprouvé du réel, et dont le produit se résout de manière inconsciente. En somme, ce que l’on perçoit d’objectif ou de subjectif résulte de la connaissance et non des causes qui déterminent nos choix.

Déclinons pas à pas le processus de choix,

Malgré tout, il me semble difficile d’associer choix et objectivité, du moins dans une perspective humaine, non mécanique, les machines ne produisant pas selon des choix subjectifs, mais celons des choix prédéfinis dans leur code source.

Si l’on reprend l’exemple du QCM, de deux choses l’une, ou je connais la réponse, ou je ne la connais pas, autrement dit, même si le questionnaire comporte par exemple trois « choix » possibles, l’alternative se résume pour moi à deux entrées, je sais ou je ne sais pas.

Si je sais, le choix éventuel consiste donc à estimer s’il est bon pour moi d’apporter ou non la bonne réponse, le choix ne concernant donc pas le QCM, mais celui de ma position par rapport audit questionnaire.

Par contre, si je ne sais pas, ou bien je m’en remets au hasard pour « choisir » à ma place, et il est donc difficile de parler de choix à mon sens, ou bien j’essaie de répondre intuitivement en espérant que mon savoir inconscient soit plus fournit que mon savoir conscient, laissant à ma subjectivité le soin de choisir entre les options proposées.

Puis, une fois le choix accompli, nous revenons à la première alternative, celle du « je sais », à la différence que le savoir est ici espéré, mais ne changeant pas les termes de l’alternative. Il n’y a donc pas de choix dans la certitude qui soit dans l’objectivité, mais une évidence vers laquelle nous nous dirigerons ou pas d’ailleurs, déplaçant ainsi le choix vers les termes d’une autre question, et ainsi de suite.

Finalement, quel élément détermine le choix ?

Reste que pour élaborer ma réponse face à un choix, il me faut analyser la situation, décomposer le tout, c’est-à-dire déterminer les termes de ma compréhension au regard de la situation. De là, une fois que j’ai compris la question, recomposé les parties en un tout, une synthèse, subjectivement donc, je dois trouver le chemin, le raisonnement qui me conduira à ce que j’espère être la solution, avec toujours la même zone d’incertitude quant au choix des termes balisant ledit chemin.

En somme, répondre subjectivement, choisir ma voie, c’est remettre des questions à l’intérieur de la question. D’ailleurs, l’histoire de la pensée nous montre que les avancées de cette dernière s’effectuent lorsque l’on va chercher les questions non résolues qui précèdent l’élaboration des réponses apportées.

Tout choix est donc au moins en partie subjectif et contient en lui une part de renoncement. Par ailleurs, notre subjectivité étant le produit de notre expérience, de notre histoire, de ce que nous avons engrangé de savoirs conscients et inconscients comme conditionnant notre lecture du monde, nous comprenons par conséquent que notre passé soit la cause de notre interprétation du présent, même s’il pût en être autrement, un passé dont beaucoup échappe à notre conscience, mais dont le produit demeure opérant en tant que notre subjectivité.

Et le libre arbitre là-dedans ?

Ainsi se pose la question de notre libre arbitre quant à notre capacité de choisir et surtout, de ce que nous sommes en mesure d’apercevoir, et même de créer, comme choix opportuns. Spinoza nous dit ainsi que les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent. À l’appui de cela, nous savons que la structure psychique de chaque individu s’établit durant l’enfance, limitant ainsi le champ des possibilités en matière de modes relationnels, avec au final un registre de personnalités limité par ces causes qui nous contraignent dans nos choix.

Cela étant, même si ledit registre est limité, il y a quand même autant de manières de s’adapter à une structure que d’individu s’y inscrivant. Mais même sans aller du côté de la personnalité en tant qu’émanation visible de la structure, tout le monde ne partageant pas ce point de vue, il suffit de songer comme cause de nos choix à nos conflits intérieurs entre principe de plaisir et principe de réalité.

Or, chacun de nous, selon son degré d’évolution psycho-affective, n’entretient pas le même équilibre entre lesdits principes, celui de réalité ne devenant prépondérant, voire encombrant, que lors de la période œdipienne, par identification à la symbolique paternelle, mais beaucoup de personnes ne parviendront pas à ce stade, ce qui entre nous sois dit, n’est pas une tare.

Quant au principe de plaisir, s’il n’est pas, ou mal canalisé par celui de réalité, on en vient vite à heurter violemment ladite réalité, et à s’y faire mal. Bien entendu, tout ceci relève d’une dynamique inconsciente, produit d’un passé dont nous conservons la trace, voire l’empreinte, sous forme de représentations, c’est-à-dire de vestiges inconscients, moteurs de nos fantasmes et de la partie désir de nos pulsions, par opposition à la partie besoin, purement organique.

C’est donc la question de notre liberté qui est posée lorsqu’on parle de choix, sommes-nous libres, ou déterminés ?

L’homme dans sa nature étant partie de l’univers, la science moderne, avec la théorie du chaos ou le principe d’incertitude d’Heisenberg (comme quoi la vitesse et le déplacement des particules sont certes soumis à la nécessité, mais aussi au hasard), semble infirmer l’hypothèse de Laplace pour qui « nous devons envisager l’état présent de l’Univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre », c’est-à-dire d’un avenir calculable.

Quant aux sciences humaines contemporaines, sociologie et psychanalyse, héritières de la philosophie, nous pourrions dire qu’elles en arrivent l’une et l’autre à cette même conclusion, qu’à la notion de déterminisme soit substituée celle d’influence, c’est-à-dire que nous sommes en mesure d’introduire dans nos choix des éléments contingents, déterminés, mais pas nécessaires, ce qui finalement semble tomber sous le sens, à savoir que nous sommes influencés par notre passé, mais nullement déterminés par lui en un avenir tout tracé.

Dès leurs débuts, la sociologie et la psychanalyse ont démontré comment le sujet conscient, désirant, choisissant, est manipulé par un contexte dont il n’est pas la cause, et que ce soit Durkheim, pour qui l’individu est socialement déterminé, ou bien Freud, disant que le moi n’est pas maitre chez lui, tous s’accordent à reconnaître une certaine forme de déterminisme, mais laissant place au contingent, à ce qu’une chose arrive ou non… selon nos choix, parfois bien hasardeux.

Nous pourrions certes rétorquer que nos nécessités se déterminent sous la contrainte d’un environnement dont nous ne sommes pas la cause, que nos choix sont le produit d’une somme de contraintes extérieures, sauf, à considérer le sujet, l’agent, tout simplement l’individu, comme cause de la réalité, sa réalité, dont nous savons qu’elle n’est pas celle du voisin, et produisant donc des nécessités singulières.

Nous voilà donc revenu au début et la zone d’incertitude qu’implique le choix, car la connaissance de nos nécessités ne peut que se perdre dans la méconnaissance du désir de l’Autre, à lui-même inconnaissable : « le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre » (Lacan). Ainsi, nos nécessités nous étant toujours en partie étrangères, bien que constituant notre réalité, même nos choix les plus judicieux seront en tous les cas confrontés à ce reste inconnu auquel il est si difficile de renoncer.

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